Une seconde, une minute, une heure...je ne sais pas combien de temps s'est écoulé mais la nuit est à présent tombée et je n'ai toujours pas bougé. Je n'ose pas m'approcher de leur corps. Soudain, j'entends le grincement si particulier de la porte d'entrée. Le salon est plongé dans la pénombre mais je reconnais cette silhouette qui vient de se glisser à l'intérieur avant d'aller allumer l'interrupteur. La simple ampoule du salon, sans abat-jour, fait jaillir sa lumière vive sur cette scène sinistre.
« Helena ! Que s'est-il passé ? »_me dit il, anxieux
Je ne parviens toujours pas à articuler le moindre mot, étouffée par les larmes.
« Helena, raconte moi ce qui est arrivé ! »_insiste-t-il
Il m'aide à me relever et me conduit jusqu'au fauteuil de papa. Je m'assois comme il me le conseille.
« Maintenant, explique moi s'il-te-plait »_me demande-t-il pour la troisième fois.
Il s'assit sur l'accoudoir et prend ma main dans la sienne.
« Ils ont forcés la porte. Les Allemands. J'étais en haut quand j'ai entendu des hurlements dans une langue que je ne comprends pas. Puis, j'ai entendu de lourdes bottes qui montaient les escaliers. Alors, je me suis réfugiée dans l'armoire pendant qu'ils fracassaient tout dans les chambres. J'avais tellement peur qu'il me trouve que j'ai retenu ma respiration. Ensuite, ils sont redescendus et...et...Maman et Papa criaient et des chiens aboyaient. Ensuite, j'ai entendu des armes que l'on rechargeait, le déclic et la détonation... Puis, plus rien »
Un silence des plus complets, s'installe entre mon frère aîné et moi pendant quelques minutes...
« Je m'en veux tellement de vous avoir laissé seuls. Ils vont nous le payer ! Helena, tu vas monter en haut et aller te coucher »_m'ordonne Bertrand.
« Non, je veux rester avec toi !_le suppliai-je
« Ecoute, maintenant, c'est à moi de veiller sur toi alors s'il-te-plait, monte dans ta chambre ! »
« Et toi ? Tu va faire quoi ? »
« M'occuper de Papa et Maman. Ensuite, je viendrait te rejoindre »
« Tu promets ? »
« Oui, allez, file »
« Attends, je veux leur dire au revoir »
Il me laisse faire sans broncher. Je m'approche des corps de mes parents. On dirait presque qu'ils sont endormis, si on ne tient pas compte de leur yeux ouverts et du point rouge sur leur torse. Je m'accroupi près de Papa et lui fait un dernier bisou. Je frissonne lorsque mes lèvres entre en contact avec sa joue froide. Puis, je lui ferme les paupières avant de me tourner vers maman. Je caresse une dernière fois ses cheveux bouclés, ouvre le fermoir de la chaine qu'elle porte autour du coup et la fait glissé dans ma main. Je lui fais aussi un dernier baiser avant de fermer doucement ses paupières comme celle de Papa. Mon frère m'observe toujours en silence. Je monte les escaliers et me retourne une dernière fois. Dans ma chambre, je m'installe sur l'appui de fenêtre, en serrant fort le collier de ma mère : un petit crucifix qui appartenait à sa grand-mère. De là-haut, j'aperçois Bertrand qui sort avec une pelle et commence à creuser à une vingtaine de mètres de la maison, dans la forêt. Notre maison est assez reculée de tout, située dans un bois en Alsace, pas loin de la frontière. Nous n'avons pas de voisins et le village est à une demi-heure à pieds. Mon frère a fini son rectangle dans le sol. Je le vois trainer le corps de Papa, puis il disparait de mon champ de vision avant de revenir avec Maman. Il les dépose délicatement au fond de la fosse qu'il vient de creuser, l'un à coté de l'autre. Il rassemble leur main. Il va ensuite dans les sous-bois et en revient quelques minutes plus tard avec une branche de houx. Il la dépose à leurs pieds puis remet la terre en place, pelletée après pelletée, comme si rien ne s'était passé. Une fois le terrain aplatis, il lève les yeux à ma fenêtre et on se regarde, comme pour se dire que tout est fini. Il disparait à nouveau en forêt et en ressort avec deux bâtons droits. Je le vois les lier ensemble pour former une croix et la plante dans le sol, à la tête de la tombe. Il admire son travail pendant quelques secondes, avant de ranger la pelle et de venir me rejoindre à l'étage.